Mon absence de réalisation personnelle, alors que je voyais tout le monde autour de moi progresser socialement et réussir sa petite ascension sociale, grimper les échelons dans son travail alors que je quittais le mien pour la enième fois, a finalement fini par me pousser à une sérieuse remise en question.

J'avais pris très tôt le parti de rire de mes échecs et de les présenter sous la forme d'anecdotes amusantes que je mettais en avant comme si ces contre-performances pouvaient avoir valeur de prouesse par leur côté inattendu ou décalé, d'autant qu'on peut trouver une certaine esthétique aux gamelles les plus spectaculaires, mais il ne faut jamais croire quelqu'un qui dit rire de ses échecs.

Il ment forcément.

Aux autres, et parfois à lui-même.

Je n'ai jamais été complètement dupe, mais tant que je réussissais à donner le change, je tenais bon. Tout s'est gâté lorsque je me suis retrouvée à la traîne. Quand je n'ai pas pu accompagner les amis au Brésil, parce que les petits boulots permettent la survie, mais pas la grande vie. Parce que le regard des autres, qui s'embourgeoisaient au fil des ans, me renvoyait de plus en plus souvent une image peu glorifiante. Parce que je roulais dans une voiture qui les faisait rougir pour moi. Parce que je n'achetais pas de maison et encore moins de résidence secondaire. Parce que je ne partais même pas en vacances.

J'ai surpris un jour une amie me qualifier, auprès de quelqu'un qui l'interrogeait sur moi, de "surdouée en rupture sociale". Quand je l'ai sommée de me donner des explications, elle m'a dit qu'il leur était évident, à tous, que j'avais un gros potentiel, mais que personne n'avait jamais compris comment j'avais fait pour en arriver là, ou plutôt pour n'arriver à rien, parce que je n'avais pas vraiment évolué depuis les années universitaires, continuant à vivre d'expédients quand tout le monde était passé depuis très longtemps à un mode de vie qu'elle a qualifié d'adulte. Que si beaucoup avaient pris de la distance avec moi, c'était pour cette raison. En gros, j'étais un peu le cas social de la bande, mais la tolérance bienveillante et amusée des années étudiantes avait peu à peu laissé la place à des désirs de paraître social dans lesquels je n'avais plus aucune place.

A la suite de cet épisode, j'ai fait un test de QI, qui m'a définitivement fait entrer dans cette catégorie abusivement qualifiée de surdouée, la preuve en est, moi, avec mon gros QI, et ma CSP inversement proportionnelle.

Mais je n'ai toujours pas compris ce qui cloche en moi.

Et je continue à rater tout ce que j'entreprends sans jamais réussir à comprendre pourquoi je n'arrive ni à anticiper l'échec, ni à identifier et contourner les difficultés rencontrées avant qu'elles ne deviennent insurmontables.

Et je reste prisonnière de mon rôle de clown détaché des réalités sociales, mû par des choses incompréhensibles, hermétique aux aspirations sociales normales.